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Idées - 100 techniques pour les produires et les gérers : Le croisement (extrait 4)

La démarche mentale de divergence (ou éloignement) alterne naturellement avec une phase de convergence (ou croisement), nous l’avons déjà évoqué. Si j’utilise le mot « croisement » plutôt que celui de convergence, c’est qu’il évoque plus clairement le heurt, la rencontre dialectique, entre l’imaginaire et le réel, entre le désordre et l’ordre, la rencontre forcée qu’il faut établir entre le « stimulus » imaginaire que l’on a produit dans un premier temps et les contraintes qui étaient inscrites dans la formulation. Le principe du croisement c’est celui du conflit, qui se résout par une négociation pour les idées d’adaptation, par une mutation pour les idées en rupture.(voir le mécanisme créatif. Page 55).

En fait, si le groupe a produit directement des idées, on peut aussitôt les classer, « faire des tas » avec les idées voisines, les évaluer, les adapter à la demande. On descend d’un cran, on rend les idées présentables, et c’est bouclé. C’est souvent ce qui se passe avec le brainstorming.

Par contre, si l’on a produit un stimulus d’idée, une ébauche d’idée éloignée, par exemple un rêve éveillé, ou un dessin collectif abstrait, on ne peut pas évaluer directement son intérêt potentiel, il faut procéder à une opération de croisement, pour explorer son intérêt il faut mettre en œuvre le scanning.

Mise en œuvre

Il existe plusieurs étapes qui favorisent le croisement.

a) Rechercher les idées floues. Ne demandez jamais à un groupe de créativité de produire « des idées ». Demandez leur plutôt de produire « des morceaux d’idées », des bouts d’idées, des fantômes d’idées, des ébauches d’idées, de « vagues idées encore floues ». D’abord parce que personne n’a jamais en tête une idée complètement finalisée, prête à l’usage. Mais surtout parce que l’exigence de proposer des « idées » finies, c'est-à-dire des concepts clairs, obligerait à faire fonctionner son jugement en permanence, à évaluer, à finaliser. Alors que ce qui nous intéresse c’est, au contraire, d’explorer une zone intermédiaire, à mi chemin de l’ombre et de la lumière. L’aptitude à émettre des « idées floues et ambiguës » n’est pas évidente. Beaucoup de gens ne supportent pas cette manière de s’exprimer : il faut leur apprendre. Plusieurs recherches font de « la tolérance à l’ambiguïté » l’un des critères de la créativité [6] ;   différents tests ont montré que la tolérance à l’ambiguïté et la flexibilité sont liées, et on a trouvé une forte corrélation entre la tolérance à l’ambiguïté et la créativité [7]. Il est important de commencer la formation à la créativité par un entraînement à formuler des idées floues.

b) Organisez le scanning

Comment choisir la stimulation imaginaire dans l’ensemble de la production du groupe ?

La méthode la plus simple consiste à considérer la production effectuée pendant la phase d’éloignement, avec un autre regard.

Par exemple,   réécouter l'enregistrement au magnétophone de la séquence d'éloignement, prêt à l'arrêter chaque fois qu'un participant a isolé un stimulus « utile » (une idée, une phrase, un mot). Laissez les écouter le magnétophone les yeux fermés, allongés sur le dos,  « scanning ouvert », laissez les divaguer à leur gré, «bricoler » comme le bricoleur de Lévi-Strauss qui considère son stock d’objets de récupération entassés au fond de son garage. A un moment donné, quelqu’un va s’écrier « je sens un truc » : alors faîtes bloc autour de lui pour le soutenir, pour l’aider à suivre son intuition (il est utile de faire précéder cette séquence par un exercice de cohésion, voir page 222). Les participants cherchaient la solution à un problème de mécanique, ils sont partis loin… ils écoutent quelqu’un en train de s’identifier à un morceau de métal qui souffre, qui saigne, qui hurle sa douleur. Sur le moment, ils ne savent pas d’où peut venir la solution. Vous non plus, d’ailleurs. Et peut-être ne viendra-t-elle pas de là, qui sait ? Essayons. Repassez l’enregistrement au magnétophone, réécoutez chaque phrase et pour chaque séquence éloignée, incitez les à entrechoquer ce stimulus avec les termes du problème.

« Voyons, son bras saigne… on lui met un garrot très serré… et si pour notre machine, en considérant le flux hydraulique dans le bras de levier,… si on mettait un garrot réglable en fonction de la pression…etc. ».

Notez l’idée vague qui s’exprime, vous la reprendrez plus tard, puis continuez avec un autre stimulus imaginaire.

Technique voisine, on n’utilise pas le magnétophone, on croise en direct. A tour de rôle, un participant est en éloignement, faisant un rêve, ou une identification, ou la méthode individuelle soutenue. Le groupe, autour de lui, cherche un lien créatif en direct.

Si la production verbale a été saisie sur un tableau, ou bien si l’on a fait du dessin, on peut épingler au mur les stimuli et chacun tourne, en cherchant à trouver une « forme », puis au bout d’un moment on fait le point.

On peut répartir le matériel d’éloignement et diviser le groupe en petites équipes de 2 ou 3, c’est souvent plus impliquant.

Si le groupe n’est pas formé, prenez chaque stimulus (phrase, dessin), un par un, et faîtes du croisement forcé : obligez les à trouver un rapport, obligez les à « croiser » : c’est un très bon entraînement.

La méthode la plus directive consiste à faire une matrice de croisement. En ordonnées, on note les mots clés du problème, ou les fonctions, ou le vocabulaire de la formulation ; en abscisses, on note des stimulations éloignées, par exemple les morceaux de rêve, les idées folles, et méthodiquement on établit des rencontres entre les lignes et les colonnes et on cherche des idées en laissant flotter son « scanneur ».

On peut également utiliser des exercices particuliers :

L’aquarium [8]

Le groupe est scindé en 2. Le premier sous groupe, les « rêveurs »,  est chargé de chercher des solutions « magiques » au problème en s’inspirant des stimulations éloignées.  Ils sont disposés en cercle au milieu de la pièce, ou bien,  si l’on dispose d’un équipement avec glace sans tain, dans une salle séparée permettant de les voir et de les écouter derrière la vitre de « l’aquarium ». « Comment résoudre ce problème, si on était dotés de pouvoirs magiques ou de machines magiques, dans un univers sans contraintes techniques, légales, psychologiques ». Ils développent ainsi le point de départ en racontant une histoire fantastique, en pratiquant systématiquement le « oui…et », à la manière des enfants en train de bâtir des scénarios de eux.

Autour de ce groupe,  un groupe de « décodeurs », est chargé, au fur et à mesure, de « croiser » ces idées magiques en solutions réalistes en descendant progressivement les marches d’escalier. Cette production se fait par écrit, silencieusement, ou bien, dans le cas de la salle séparée, en groupe.  Elle est ensuite lue et enrichie par le grand groupe. On alterne les rôles.

c) organisez le croisement   par étapes.

La trajectoire du croisement est comparable à la descente de marches d’escalier. Il faut procéder pas à pas. Chaque marche constitue en fait une nouvelle recherche d’idées.

Pour descendre l’escalier, dans la pratique, je vous suggère d’installer dans la salle  trois ou quatre tableaux paper board. Sur le premier, écrivez le « départ d’idées », c'est-à-dire le stimulus qui semble prometteur, celui que le groupe a choisi (en faisant fonctionner leur scanning créateur individuel),  en disant : « tiens, on va essayer avec celui là ». Sur le second tableau, ramenez la proposition un peu plus vers le réel, mais sous une forme encore vague et floue : « il y aurait peut-être une voie de solution dans ce sens, à condition que... ? » A ce stade, contentez vous de « critiques molles ». Sur le troisième tableau, redescendez d’un cran, en faisant exprimer les critiques en positif par des phrases qui commencent obligatoirement par : « pour que ça marche il faudrait que… ».

N’oubliez pas de rappeler la formulation du problème au départ, ou de l’inscrire sur un mur !

De la critique au croisement.Il existe une ambiguïté à propos du croisement, et c’est la maîtrise de cette ambiguïté qui conditionne la réussite, c’est elle qui constitue le cœur de la créativité : c’est la différence entre critique et croisement. En effet, si l’on réintroduit les contraintes du problème on va forcément avoir une attitude critique par rapport à l’hypothèse imaginaire, on va être immédiatement tenté de faire intervenir son bon sens, qui est un bon sens « les pieds sur la terre ».

Si l’on ne réintroduit pas le sens  critique, l’idée va rester dans les nuages. Et si on la réintroduit brutalement, elle va se briser comme du verre.

Il faut bien comprendre, qu’en fait, la critique est une des phases de la créativité. Une critique, c’est une proposition créative qui n’a pas été au bout de son chemin ; ou, formulé autrement, une critique, c’est une idée avortée.

A l’inverse, une idée, c’est une critique qui s’est métamorphosée, un refus enfantin qui s’est transformé en affirmation positive.

« Transformer en positif », c’est la règle d’or du croisement. Ce n’est pas occulter la critique mais c’est la transformer en point d’appui pour trouver une solution. Vous pensez que cette idée de chaise qui tient au plafond pour occuper moins de place est une idée intéressante, mais votre bons sens vous souffle une critique : « elle va tomber sur les têtes ». Ne retenez pas votre critique (fort utile !), mais transformez la en début de proposition positive, telle que : «et pour qu’elle ne tombe pas sur la tête, il faudrait que… » Ne cherchez pas forcément à finir la phrase, quelqu’un dans le groupe va deviner votre appel au secours, va voir votre « déséquilibre [9] », et va vous tendre la main en proposant un début d’idée, sur lequel quelqu’un va associer, etc.